Les oracles amulettiques du Ier millénaire avant J.-C.

Ce 11 mai 2010 s'est tenue, à la bibliothèque Jean Macé (Lyon 7e), une rencontre dans le cadre du cycle Le Sens des signes 1, année 2010 (troisième édition du nom). Le sujet initial, Amulettes divinatoires dans l'Égypte du Ier millénaire avant J.-C., a été réintitulé Les oracles amulettiques du Ier millénaire avant J.-C. 2 La communication était assuré par David A. Warburton.
Comme à mon habitude en pareil cas, je n'ai pas pris la moindre note 3, mais le sujet était très intéressant, les explications claires et l'argumentation cohérente et limpide. Je vais donc m'essayer à faire un résumé.

La communication s'est consacrée quasi essentiellement aux oracles amulettiques, avec deux brefs excursus sur les oracles dynastiques d'une part, et les amulettes d'autre part.

Typologie

Par oracles amulettiques, il faut entendre des formules écrites en hiératique sur des papyri de dimensions bien spécifiques: 5 à 6 cm de largeur pour 65 cm de longueur. Ces papyri étaient roulés et enchâssés dans des objets creux, que les Égyptiens emportaient partout avec eux - parfois montés en pendentifs.
Ces papyri ont été étudiés, notamment, par I.E.S. Edwards, dans Oracular Amuletic Decrees of the Late New Kingdom, un volume de la collection Hieratic Papyri in the British Museum, paru en 1960. Plusieurs exemplaires sont conservés dans différents musées. Beaucoup sont fragmentaires, mais deux d'entre eux sont dans un excellent état de conservation, ne présentant que très peu de lacunes: l'un est conservé au British Museum (Londres), l'autre au Museo Egizio (Turin); tous deux comportent le même texte, à destination de la même bénéficiaire, et ont été écrits par le même scribe.

Contexte de production

Il est très particulier, et notamment très limité dans le temps. La production de ces textes se concentre dans le premier quart du premier millénaire avant notre ère.
En ce qui concerne les lieux de production, David A. Warburton estime qu'ils doivent se limiter à la région thébaine, interprétation confortée par la forte proportion de dieux thébains dans les invocations, et le contexte particulier de l'époque 4.

Invocations et formules propiatoires

Alors que trouve-t-on dans ces papyri ? Un peu de tout, en fait. Le but est de protéger le/la bénéficiaire contre tout ce qui serait susceptible de lui être néfaste:

  • protection contre les actions des hommes: ragots, malédictions, mauvaises paroles...
  • protection contre les animaux: crocodiles, serpents, scorpions, notamment; tout ce qui mord et pique d'une manière générale.
  • protection contre les objets dangereux: toute sorte d'arme, mais également chute de murs.
  • protection contre les catastrophes - plus ou moins - naturelles: foudre, tonnerre, chute d'étoiles.
  • protection contre la magie et les sorciers, que ceux-ci soient Égyptiens ou étrangers.
  • protection contre les divinités, y compris parfois les mêmes divinités que celles invoquées pour assurer cette protection 5.

Cerise sur le gâteau, et histoire de parer à tout les scribes incluent dans leur formule une protection contre ce qui aurait été oublié 6.

Autre trait bien particulier de ces textes: ils se situent hors d'un cadre politique, à tout le moins royal. En effet, il n'est fait nulle part mention d'un roi, que ce soit par son nom ou par son titre, exception faite d'une occurrence du nom Osorkon, mais sans plus de précision. On ne peut donc pas être certain qu'il s'agisse d'un roi. David A. Warburton a en outre rappelé une blague, provenant d'une correspondance privée de l'époque, et l'expéditeur demande au destinataire: "De qui le roi d'Égypte est-il le supérieur ?"

Valeur marchande

Elle est difficile, pour ne pas dire impossible 7, à estimer. David A. Warburton a indiqué que le prix d'un rouleau de papyrus (48cm de hauteur pour environ 4m de longueur), à l'époque ramesside, était de deux deben, soit le prix d'une paire de sandale ou de deux corbeilles en osier.
Il y a toutefois fort à parier que le prix de ce soracles amulettiques était fonction de la nature de la protection demandée. J'ai tendance à voir cela 8 comme la conclusion d'un contrat d'assurance à l'égyptienne; il est donc logique que, même si elle se payait en nature 9, il y avait une sorte de prime 10.

Excursus 1

Deux textes oraculaires ont été brièvement évoqués. tous deux sont liés à Amon de Karnak, en relation avec la légitimité de l'accession au titre de roi:

  • de Hatchepsout; il s'agit du texte oraculaire reproduit sur la deuxième assise de la Chapelle Rouge (première assise de couleur rouge en partant du bas);
  • de Thoutmosis III, qui reprend peu ou prou la même phraséologie que Hatchepsout.

Excursus 2

Un détour a été fait par les amulettes, qui constituaient des objets à vocation apotropaïque particulièrement prisés en Égypte ancienne. Les illustrations montraient les plus classiques de ces objets: oeil-oudjat, nœud-tit, piier-djed, ainsi que des figurines animales: scarabée de cœur, hippopotame en fritte teint en bleu égyptien, crocodile - a priori - en cornaline.
David A. Warburton ne s'est toutefois pas trop attardé dessus, étant donné que des objets de ce type sont visibles dans tout musée doté d'une collection égyptienne, et qu'ils sont par ailleurs fort bien documentés.

 


 

1: Plus de détails sur ce cycle ici même; les conférences données au Grand Amphithéâtre de l'université Lumière Lyon 2 sont disponibles - peu de temps àprès - en podcast, accessibles depuis cette page; l'ensemble des podcasts des cycles 2008 à 2010 Le Sens des signes est accesible depuis cette page.
2: Ceci est un parfait néologisme - un barbarisme, pourraient dire certains - puisque le terme n'existe pas dans la langue de Molière. Néanmoins, c'est sans doute le plus pratique pour rendre le terme amuletic employé par les locuteurs de la langue de Shakespeare.
3: C'est parce que j'ai une excellente mémoire... Et les chevilles ? En acier trempé et inoxydable, merci de vous en inquiéter. :D
4: dès la fin de l'époque ramesside (e,v. 1080 av. J.-C.), une "dynastie" de grands prêtres d'Amon exerce une tutelle politique sur la Haute-Égypte, tandis que les rois ont leur capitale à Tanis, dans le Delta oriental. Ces grands prêtres inscrivent leurs noms dans des cartouches, même s'ils reconnaissent officiellement la prééminence des rois. Il faut toutefois relativiser ce "schisme", car les liens familiaux entre les deux lignées étaient nombreux.
5: Va comprendre, Charles !
6: Tout le monde n'a pas cette chance...
7: "Impossible n'est pas français", depuis l'époque napoléonienne.
8: Et cette vision cynique n'engage que moi.
9: Le troc était le mode d'échange préférentiel, à l'époque.
10: L'Histoire, malheureusement, ne nous indique ni son montant, ni les modalités d'indemnisation des "assurés" ou de leurs ayant-droits en cas de sinistre, ni s'il y avait une franchise. ^^